Alif Naaba: voyage dans la cour du «prince aux pieds nus»

Pour Alif Naaba, la date du 29 avril 2006 est inoubliable! Dans une salle archicomble du Centre culturel français Georges Méliès de Ouagadougou, l’artiste, tout de noir vêtu, les pieds nus, se produit devant ses fans au bord de la transe. Quelque part, à l’autre bout de la ville, il est plébiscité par le public lors de la cérémonie des Kundé, les trophées de la musique burkinabè. Le lendemain, pour remercier ceux qui ont voté pour lui, il se produit à guichets fermés à la Maison du peuple de Ouagadougou. Un fait rarissime pour un artiste burkinabè.

Petit voyage dans le temps. Nous sommes en 1994. Quelque part à Yopougon, un quartier d’Abidjan, la capitale de la Côte d’Ivoire, un jeune artiste monte pour la première fois sur une scène. Dès les premières notes, il est copieusement conspué par un public impitoyable, qui lui demande d’une seule voix de débarrasser les lieux illico presto. Ce qu’il fera péniblement. Heureusement, dans la foule, se trouvait un ange gardien. Un musicien qui, voyant ce fiasco, décide de prendre l’infortuné en main.

Aujourd’hui, et bien qu’ayant toujours l’avenir devant lui, Alif Naaba se dit comblé, parce que qu’il arrive déjà à se retrouver sur des scènes et à pouvoir partager ce qu’il adore le plus -la musique- avec les mélomanes.

«Je viens de Konkistenga, un gros canton de près de 32 villages, situé à proximité de Koudougou. C’est d’ailleurs pourquoi la presse m’a surnommé le prince de Konkistenga, parce que je suis aussi issu d’une lignée princière. On m’appelle également le prince aux pieds nus, à cause de mon style vestimentaire sur la scène. J’aime être naturel, alors je ne porte pas de chaussures quand je suis sur scène.» Ainsi se présente Noura Mohamed Kaboré, né à Koudougou en 1982, et que tout le monde connaît sous le pseudonyme de Alif Naaba. Sa prime enfance, il la passera en Côte d’Ivoire, où sa famille s’est installée. Son père, un grand commerçant reconnu à Transua, une localité située à un jet de pierre de la frontière avec le Ghana, est un grand croyant, qui a quatre femmes. En tant que tel, il souhaite que ses enfants aient  cette éducation musulmane basée sur les principes du Coran.

C’est ainsi que dès l’âge de six ans, le jeune Noura et l’un de ses frères sont confiés à un maître coranique, qui doit leur apprendre à lire le Livre Saint. Une période faite de privations et de dur labeur, entre la mémorisation des versets du Coran, la mendicité destinée à lui apprendre à être humble et les travaux dans le champ du maître coranique, il ne lui reste pas beaucoup de temps pour des loisirs. Il y restera quatre ans, avant d’être inscrit, beaucoup plus tard, à l’école conventionnelle. «Quand je suis arrivé à l’école du Blanc, j’étais le plus grand de la classe. Les enfants y allaient à l’âge de six ans, moi je m’y suis retrouvé quand j’avais 11 ans!»

Un solide gaillard donc, qui va devoir s’adapter à cet autre système éducatif. «Le premier jour de classe, je suis revenu à la maison à 10 heures. C’était l’heure de la récréation, mais moi je pensais que la classe était finie. A l’école coranique, il n’y avait pas de récréation de 10 heures. C’est l’un de mes frères aînés qui, étonné de me voir revenir très tôt, m’a renvoyé à l’école», raconte-il avec un grand sourire. Mais, très vite, il va s’illustrer parmi ses petits camarades, par la célérité avec laquelle il assimile ses cours. «Je pense que l’école coranique m’a permis de vite comprendre les choses à l’école du blanc. Du CP1 jusqu’au CM2, j’étais toujours entre les deux premiers de la classe», explique-t-il.

  Drame familial

Mais un petit drame familial vient bouleverser son existence. «Ma mère, qui était la première des quatre épouses, a dû quitter la cour familiale sous l’injonction de mon père. Comme j’étais le benjamin de la fratrie de 9 enfants, elle m’a amené avec elle. Elle ne faisait que chanter ses difficultés, son vécu quotidien, ce qu’elle a mis trente ans à construire et qu’elle a perdu… Ce qui est également le quotidien d’autres femmes qui vivent la même situation qu’elle.» Elevé par cette mère, une chansonnière traditionnelle très sollicitée pour les mariages, les baptêmes et autres évènement familiaux, Alif Naaba a été bercé par ses chansons. Aujourd’hui, l’artiste reconnaît que sa musique doit en partie à cette promiscuité, cette harmonie entre une mère, restée trop longtemps seule, et son fils. 

«C’est mon enfance qui fait ma force aujourd’hui. J’y replonge à chaque fois que j’ai envie de retrouver une certaine innocence. Malgré tout ce qui s’est passé, je n’en garde pas de mauvais souvenirs.» Cette période d’insouciance va prendre fin lorsque, un matin, l’envie d’entamer une carrière musicale se fait de plus en plus pressante. C’est décidé. Il retourne en Côte d’Ivoire, où l’un de ses frères aînés –El Kabor, du groupe Dumba culture- s’essaie à la musique. Direction Daloa, où son père –entretemps décédé en 1994- possédait un champ entretenu par certains de ses frères. Jamais il n’oubliera l’accueil qui lui avait été réservé par son frère aîné qui s’occupait du champ paternel. Dès qu’il a su pourquoi il était revenu, il s’est mis dans un de ces états! «Un prince qui veut chanter! Et du rap en plus!», s’étranglait-il.

J’ai vécu quelque temps dans cette ambiance et, comme la situation ne s’arrangeait pas, je suis parti pour Abidjan, où vivait l’une de mes sœurs aînées. J’y ai retrouvé mon frère, qui résidait dans le quartier Abobo, avec Black So Man.» Les musiciens en herbe qu’ils étaient alors louent une baraque et se plaisent à participer à des «Strong systems», sortes de scènes mises en place par les jeunes artistes dans les quartiers populaires pour se produire. Et là, souvenir impérissable: «Je me rappelle que six mois après mon arrivée, je me suis présenté sur une de ces scènes, dans le quartier Yopougon. J’ai été hué par le public. Tellement conspué que je suis resté sur la scène pendant quelques minutes, parce que je ne retrouvais plus les marches pour descendre. Mon rap leur semblait tellement choquant!»

Apprentissage

Lorsqu’il parvient enfin à se sauver, il tombe sur un ange gardien: Derby King, un musicien connu dans la ville. C’est lui qui le prendra sous son aile et qui le remettra en selle, par la suite, en lui apprenant notamment à écrire, avec des rimes… Ils se produisent également ensemble. «J’étais son back. Quand il chantait, c’est moi qui répondais. On avait formé un groupe qui s’appelait Tond’Aflow. Il avait un sens incroyable de la scène et, avec lui, nous avons vraiment marqué Abidjan. Cela m’a aussi aidé à améliorer ma voix», reconnaît-il.

 

Mais Tond’Aflow, qui fait du rap et du ragga, éprouve mille et une difficultés à attirer un producteur. Personne, à l’époque, ne voulait prendre le risque de produire ce genre musical, alors que d’autres genres, comme le zouglou, étaient commercialement plus rentables. En outre, Derby, l’ange gardien devenu coéquipier, n’avait plus la même disponibilité. Son emploi dans un salon de coiffure d’Abidjan lui laissait de moins en moins de temps pour les répétitions. Dans ces moments de solitude, le jeune artiste s’interroge. Pourquoi ne pas emprunter une voie originale? Après tout, se dit-il, Ismaël Lo, un artiste à qui il vouait une admiration sans borne, n’a pas tant besoin que ça de groupe. «C’est à ce moment-là que, petit à petit, l’idée de faire cavalier seul m’est venue.»

Sonne alors le temps de la retraite, de l’introspection. Il se retire quelques mois à Daloa, dans le campement de son père, bien décidé à créer une musique qui porte son sceau, qu’il pourrait chanter dans sa langue maternelle et composer tout seul. C’est là-bas que naîtront les titres Sougri, Limata ou Saamba, épines dorsales de son premier album, «Regards métisses», deux ans plus tard. Un album né dans la douleur. «J’ai pu convaincre quelqu’un d’y investir pour que je puisse l’enregistrer. Il l’a fait jusqu’à mi-chemin, mais était à bout de souffle. J’ai dû me débrouiller pour l’achever, en 1999. «Il n’a pas pu sortir cette année-là pour des raison politiques en Côte d’Ivoire. En effet, 1999, c’est l’année du coup d’Etat. Nous avons attendu, puis c’est finalement en 2003 que nous l’avons sorti, mais au Burkina.»

Tiré de Fasozine n°28 - Juillet-Août 2010 - Par Désiré Sawadogo